Le métro

une nouvelle de Catherine Montondo

 

Déjà depuis le quai, dès que le métro s’arrêta, je le remarquai. Il ne levait pas les yeux pour regarder les gens s’approcher des portes. Il restait dans un calme absolu, mais troublant, celui qui se trouve à la surface de certains abîmes.

Je montai et je me mis près de la porte derrière son siège.

Je regardai son dos courbé, son corps immobile. Ses cheveux légèrement sales dépassaient un peu du col de sa veste. Il éveilla en moi de la pitié. Rien de condescendant. Je ressentais plutôt le poignard de chaleur qu’on ressent lorsqu’on voit souffrir un être cher. Toutes mes pensées de la journée, de l’entretien, les considérations minutieuses autour de mon projet, tout cet élan et les certitudes s’évaporèrent et firent place à une préoccupation pour le bien-être de cet homme.

Entre les stations, son visage se reflétait dans la fenêtre sous la lumière blafarde de la rame contre le mur du tunnel où le mouvement du métro faisait danser les fils électriques. Ses yeux étaient fermés, il semblait fouiller en lui-même. Je fixais son dos et sa tête tournée vers l’extérieur. Et puis ses mains. La main droite tenait la main gauche et tordait les doigts de celles-ci avec puissance et haine.

Peu à peu, le petit espace qui me séparait de lui se remplit d’humanité. Cet air était plein de tristesse, de tendresse et d’impuissance. Je voulais lui dire que ce n’était pas grave s’il ne trouvait pas sa réponse, qu’il était aimé par la vie et que c’était ça l’important, non ?

Je sentais ma naïveté contre son mur noir.

Une station. La place à côté de lui venait de se libérer. Elle était encore libre… libre… encore…Je commençais à m’avancer, j’hésitai. Toujours cette place libre. Vite avant que quelqu’un ne l’occupe. Le signal sonore. Les portes. Le claquement.

Je pris la place. J’avais alors l’occasion d’agir. Dire quelque chose. Mais je ne le fis pas ; cela tenait de l’impossible. Entouré de publicités et de visages aux regards vides, je ressentais le poids des limites communément convenues. Les franchir revenait à faire intrusion sur le territoire de l’autre. Ce qui ne nous regarde pas. Mais dans ces cas, il faut quand même faire quelque chose, ne fût-ce faire semblant de s’intéresser aux publicités ou lire le journal. Faire semblant de penser. Penser, c’est déjà une action, n’est-ce pas ? J’aurais pu faire le tour des choses sans m’engager à arriver au bout et adresser la parole quand c’était le bon moment.

Cet homme dégageait une solitude de trou noir. Il était toujours là, immobile dans je ne sais quelle préoccupation qui bouffait son âme.

Entre quelques stations encore je ne fis rien et toutes les paroles porteuses d’un lien possible, d’un signe du monde extérieur restaient coincées dans ma gorge. Front plissé, les yeux grand’ ouverts et perdus dans les motifs du sol – l’homme n’avait toujours pas bougé. Il cherchait toujours sa réponse, sans doute.

J’avais envie que le métro roule encore des heures, voire des jours. J’aurais eu le temps alors de voir plus clair pour aider l’homme à trouver une issue à sa confusion. Peut-être avec le temps, il l’aurait trouvé tout seul. Il m’aurait peut-être demandé de lui foutre la paix. Je me serais expliqué alors, j’aurais dit que je m’inquiétais de lui, que je voulais l’aider. Surtout, je n’aurais pas été mis devant l’horrible « trop tard » qui ne peut être repoussé que par un acte fou et déplacé afin de rattraper ce qui aurait pu être fait dès le début si ce n’était pas pour l’hésitation. 

C’était plus justifiable pour moi de ne pas agir puisque j’avais affaire à une souffrance probable, mais pas sûre ; supposée et non pas flagrante. L’équivoque de ce malaise supposé me dérangeait bien plus que ne l’aurait fait une grande souffrance évidente envers laquelle n’importe qui réagirait avec spontanéité et urgence.

A l’approche de ma station, l’homme se leva. Son regard était exactement comme tout à l’heure dans le reflet. Mais avant, il y avait une complicité entre son silence et l’immobilité de son corps. Maintenant, son corps s’animait, mais son visage restait figé dans son trouble obstiné, brisant cette harmonie étrange.

 Quand les portes du wagon s’ouvrirent, il sortit. Son dos était toujours un peu courbé. Là, j’aurais pu dire quelque chose pour sûr, ouvrir une brèche dans cette obstination. Un quai de métro est encore plus anonyme qu’une rame. Les gens se moquent de ce qui se dit. Là, on aurait pu parler. Je continuais à marcher. J’avais des freins au pieds : m’arrêter, retourner ? Parler ? Il était encore temps. Ou continuer ? Non, franchement, j’aurais été ridicule. Il faut se décider : ou bien laisser tomber ou bien agir et l’assumer. Peu importe. Mais faire demi-tour à ce point-là pour rattraper quelqu’un que je ne connaissais pas pour dire je ne sais quoi, ça n’avait pas de sens. Plus de sens. J’avais tant de choses à faire. Je n’arriverais jamais à rien si je vais au fond de mes suppositions sur les problèmes de tout le monde. Finalement, je n’étais pas certain qu’il allait réellement mal.

Un grincement des freins remplit toute la station et le klaxon résonnait en continue pendant quelques secondes. Des cris m’ont rempli de frissons et tout mon corps sentait comme un ballon qui se dégonflait. Je me retournai et là où j’avais vu l’homme hésiter sur le quai était une foule grandissante. Quelques personnes pleuraient. Des hommes criaient pour qu’on appelle les secours. Les mots fusaient, « Il est mort, il est mort ». Les paroles du métro étaient toujours coincées dans ma gorge. Le vide se propageait dans mes cellules.

 

Je ferme les yeux. Je me dirige vers ma sortie et je monte l’escalier. Je pose chaque pied solidement sur le sol pour que cette masse de remords et d’humanité n’inonde pas mon fragile équilibre.

Dehors. Le crépuscule. Je m’adosse au mur de la Gare Centrale. Je reste immobile. Le ciel est plus sombre que tout à l’heure. Avec toute mon attention, j’observe les gens – leurs visages, leurs mains, leur façon de bouger, la vie qui les anime. Même les gens dans les publicités. J’écoute les voitures, l’annonce des trains du souterrain de la gare, les voix des voyageurs dans le hall.

Je monte dans un bus. Je ne sais pas lequel. Contre la nuit de la ville, je regarde mon reflet et je tente de contenir ma colère de n’avoir rien dit. Sinon, je regarde les gens dans la rue. Ils me sauvent. Les mouvements ondulants des virages me bercent. Je descends au terminus dans quelque banlieue et je rentre à pieds.

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